II) "The big apple is rotten" : le rejet du symbole
A) La contestation islamiste
Il est nécessaire de rappeler les origines de cette haine des islamistes envers le triomphalisme affiché des américains. En effet, au cours de la guerre froide, pour triompher d'une URSS alors chancelante (années 70-80), les Etats-Unis voulant se débarasser de cet ennemi , décidèrent de fournir les républiques soviétiques en quête d'indépendance (Afghanistan), en armes et matériels nécessaires pour combattre le colosse aux pieds d'argile. A la chute de l'URSS, en 89, l'Afghanistan devenait indépendante, les forces soviétiques se retirant face aux armées Mudjahidin du commandant Massoud, vainqueur grâce aux armes américaines. La victoire est alors celle de l'indépendance mais aussi d'un autre côté, celle de la puissance américaine qui avait alors acheté l'amitié Afghane et affirmé son influance à travers le monde. Seules les relations marchandes subsistaient alors et l'estime que portait l'Afghanistan pour l'Amérique ne se faisait que grâce au matériel. Cela traduit la méthode américaine qui consiste à acheter la coopération des autres nations à coups de $. Mais cette méthode a ses défauts : en effet, la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan en 96 a en partie été réalisée grâce aux armes américaines. Connaissant la suite des évènements, on peut dire que les Talibans ont pu apporter une forte contestation au modèle américain sans se ruiner.
Le principal reproche fait à
ce modèle est la vision trop marchande de la société par
les américains. En effet, dans cette société, très
peu de vraies relations sociales subsistent. New-York
en
est le parfait exemple. Les gens ne se rencontrent que par le biais
d'échanges financiers; restant la plupart
du temps de parfaits inconnus, sans chercher à se connaitre; un comble
dans un espace où des milliers de personnes se croisent tous les jours
: ils ne s'adressent pas la parole... Le lien social à l'intérieur
de la ville est donc quasi inexistant, c'est le berceau de l'individualisme.
La conception des musulmans islamistes est complètement opposée
à cet individualisme. Le lien social est très important, l'esprit
communautaire et familial est prépondérant, la polygamie renforçant
cette idée, car entrainant des familles très nombreuses. On peut
donc opposer ces deux conceptions de la société pour tenter, non
pas d'excuser, mais d'expliquer en partie la contestation violente -attentats
du 11/09/01- des américains par ces islamistes, qui ont donc pris pour
cible New-York...
B) La contestation occidentale; lhomo occidentalis ne veut pas être New -yorkais.
Nous lavons vu et cest incontestable, New York a un rayonnement mondial et son seul nom évoque le gigantisme, la liberté, la prospérité, lAmerican Dream en somme New York est dans nos esprit la " Town " comme, dans lantiquité, Rome était simplement appelée " Urbs " avec un " u " majuscule qui signifiait quil sagissait de la ville des villes. Mais au même titre que lon contesta autrefois lhégémonie latine, on conteste aujourdhui lhégémonie américaine Certains analystes remettront en cause le terme dhégémonie trop outrancier à leur goût mais peu nous importe ici : ce qui nous intéresse cest que la domination américaine est, au moins, dans les esprits et que New York en est le symbole.
1) Quest-ce qui nous sépare des New-yorkais ?
Lantiaméricanisme de
la classe intellectuelle européenne est plus particulièrement
développé dans notre pays. En effet, pour la France, les USA sont
un peu comme le petit frère qui a mal tourné en grandissant;
en dautres termes, les deux pays sont des symboles de la démocratie
mais les deux " frères " nont pas eu la même
conception de la démocratie sur le long terme, la France socio-démocrate
voit dun mauvais il lultralibéralisme américain.
La France ne tolère
pas le dollar roi qui donne limpression que tout le pouvoir américain
nest non pas à la Maison Blanche de Washington mais plutôt
à New York, à Wall Street. Ce regard sévère de " grand
frère " vient du fait que la France a beaucoup contribué
à lapparition de la démocratie aux USA que ce soit sur le
plan idéologique avec les lumières (Montesquieu et Rousseau) ou
sur le plan matériel avec son aide lors de la guerre dindépendance
de 1775 à 1783. La fraternité franco-américaine avait été
marquée par la suite par le cadeau de lallégorique Statue
de la Liberté en 1886. Cette uvre intitulée " La
liberté éclairant le monde " était en quelque
sorte le symbole de la transmission au nouveau monde du message de liberté
des lumières. Mais installée dans la capitale économique
des USA, la statue est devenue le symbole de la liberté économique
sétendant au monde : la globalisation. Or cette globalisation,
dont le World Trade Center est lépicentre (comme son nom lindique),
inquiète une large part de lopinion publique et des opposants apparaissent :
José Bové en est sans doute lexemple le plus marquant, il
est à New York ce que Vercingétorix était à Rome
et dailleurs ce moustachu est souvent taxé de Gaulois. En effet,
pendant que les " Grands " de ce monde se réunissaient
dans le luxueux Waldorf Astoria à New York en février dernier,
notre José national participait au forum international antimondialisation
de Porto Alegre.
2) Comment les médias conçoivent-ils New York ?
Le message antiaméricaniste
est très fortement diffusé par les différents médias.
Ce nest pas trop le cas de la télévision qui est avant tout,
le média du direct, du sensationnel et donc de lirréfléchi.
Elle nest donc pas vraiment porteuse de ce message et au contraire
elle diffuse lamerican way of life par le biais des sitcoms comme " Le
prince de Bel air "le très populaire " Friends "
qui se déroulent à New York ; quant aux quelques émissions
qui prennent le temps de la réflexion, elles évitent ce sujet
peu consensuel car prendre parti dun côté ou de lautre
ce serait perdre une partie ou lautre de laudimat. Cependant, il
y a une exception à la règle : Canal + qui, bien quappartenant
à la célèbre FMN Vivendi Universal, persiste à faire
la satire des Américains qui sont propriétaires de la " World
Company " (sic ait).
Les
Guignols de lInfo, qui sont à lorigine de lexpression,
surprennent de par leur langue déliée, de par leur aptitude à
rejeter les tabous. Le numéro du 31 décembre 2001 de Time, qui
sacrait Rudolph Giuliani " man of the year ", sétonnait
du discours des Guignols dans un article intitulé " No strings
attached ". Létonnement était dailleurs
à la limite de lindignation comme le révèle le début
de larticle : " If the sept 11 attacks on the US
changed the world forever , were they also responsible of the death of irony ?
Not in France, and certainly not at les Guignols de lInfo
"*.
En effet, les auteurs ont été à la hauteur de leur réputation
antiaméricaine avec leur " Allah 1- Jésus 0 "
quil est intéressant de mettre en regard de la première
réaction de Giuliani : " Jesus, were under attack !".
Les Guignols ne sont bien sûr pas les seuls, le Vrai Journal de Karl Zéro
reprend le jargon des Guignols et critique la société de consommation
du modèle américain avec des rubriques telles que le " Bidule ".
Le vrai journal diffuse également des reportages qui discréditent
les USA comme par exemple en montrant comment ils ont eux même armé
les Talibans.
En ce qui concerne la radio, si, là encore, de nombreuses fréquences sont des relais la culture made in US et particulièrement les radios musicales (NRJ, Fun Radio, etc ), il existe cependant des émissions qui régulièrement dénoncent lhégémonie américaine. Ne citons que lémission modeste et géniale de Daniel Mermet aussi appelé " Daniel Le Rouge " ça veut tout dire.
Cest dans la presse écrite que lon trouve encore les propos les plus sévères. Cest le cas de " Le Monde " qui na pourtant pas de tendance politique affichée. Des chroniqueurs antiaméricanistes se succèdent dans leurs colonnes, de la célèbre romancière indienne Arundhati Roy à John Le Carré en passant par le philosophe Jean Baudrillard. Prenons lexemple de larticle intitulé " Le vide et les décombres " de Tony Judt paru dans Le Monde du 18 septembre 2001. Il raconte " Mardi 11 septembre au matin, depuis ma fenêtre , en bas de Manhattan, jai vu naître, jen suis persuadé, le XXI siècle. " alors quil était présent et quil a vu lampleur du désastre, Judt se contente de rendre les Etats-Unis responsables de leurs maux et leur donne " trois leçons "(sic) quils devraient suivre pour ne pas être le " Tigre de papier " dont parlait Mao Zedong.
Nous venons de voir que les attentats de New York nont suscité ni les pleurs ni même la trêve des antiaméricanistes dans les médias et cela nous donne un renseignement essentiel sur la manière dont les intellectuels occidentaux voient la grosse pomme. Pour sûr ils ne sont pas " New-yorkais " puisquils ne se sont pas assimilés aux victimes et à leur famille, ils ont observé la situation dune manière rationnelle et ont soutenu que les USA était en partie responsables de ce quil leur arrivait et que les attentats étaient un prétexte pour continuer leurs méfaits. On ne peut pas vraiment taxer cette insensibilité dinhumaine car tout le monde réagit de même lorsquil y a des morts dans les pays du Sud et léducation nationale ne demande pas que lon fasse une minute de silence. Si lopinion publique a été touchée par ce qui arrivait aux New-yorkais cest parce quils sont, comme nous, occidentaux et que notre mode de vie est peu ou prou calqué sur le leur. Par contre, pour une large part des intellectuels antimondialistes, New York nest pas une ville à proprement parler ; cest avant tout une institution, un carrefour des capitaux où se conclut un tiers des transactions mondiales, le symbole du capitalisme tout puissant qui exploite les pays pauvres. En somme, si, dans les médias, les intellectuels ne sont pas en accord avec les fins des islamistes ni avec leurs homicides, ils sont nettement moins dérangés par ce que représente métaphoriquement la chute des tours jumelles : la fin de la ploutocratie.
* traduction : " Si les attaques contre les USA du 11 septembre ont à jamais changé le monde, ont-elles également été responsables de la mort de lironie ? Pas en France et certainement pas aux Guignols de linfo ".
3) New York : une ville promise au même effondrement que Babylone ?
Dans la culture Rasta, Babylone est
le nom donné à la société moderne qui court à
sa fin car, comme
dans
lantique Babylone, lincompréhension règne. Or,
sil est une cité cosmopolite, cest bien New York mais contrairement
à la Bible, pour les rasta ce nest pas la diversité linguistique
qui est source dincompréhension mais les artifices de la vie moderne
qui font perdre les valeurs fondamentales et nous écartent de la nature.
Aussi peut-on voir dans lécroulement des Twin Towers, le début
de la chute de la société moderne caractérisée par
lurbanisation croissante et le progrès technique qui empiète
sur la nature.
En effet, la grande pomme est, comme nous le disions en introduction, " La Town ", cest certainement la ville la plus imposante du monde, la plus vertigineuse : cest là quapparurent les gratte-ciels vers 1870 et il faut savoir que les Twin Towers étaient, du haut de leurs 400m, les tours les plus hautes du monde juste après les Sears Towers de Washington. Or ce modèle de gigantisme a été vivement critiqué et pas seulement par les Rastas
Dès 1844, Edgar Allan Poe, de voyage à New York, décrit le Manhattan " pittoresque " de lépoque parsemé de fermes et de manoirs qui pour lui " incarnent le sublime ". Mais lurbanisation naissante nest pas pour plaire au dandy : " Ces lieux splendides, en réalité, sont condamnés. Lesprit du progrès a soufflé et son haleine acre a tout fané. " Bien avant que New York ne soit ce quelle est devenue, Poe savait quil nadhèrerait pas à ce quallait être New York, il prophétisait que " dans une trentaine dannées, [ ] lîle aura été profanée par des blocs serrés dimmeubles de brique, avec de lourdes façades de pierre rouge ".
Un siècle plus tard, en 1933, alors que la " prophétie " de Poe cest réalisée, Louis-Ferdinand Céline écrit Voyage au bout de la nuit. Le héro du livre, Bardamu, a la même répulsion que Poe pour cette " ville debout " peu accueillante. Pour lui, Manhatan na rien dune île au trésor, il la trouve trop verticale, " raide à en faire peur ". Il préfère les villes qui " sallongent sur le paysage " comme pour " attendre le voyageur ". En un mot, il ne la trouve " pas baisante du tout ".
New York, en plus de ne pas être accueillante se révèle oppressante une fois que lon y est : Pour Melville, lauteur de Moby Dick, Manhatan est une prison qui ne laisse que le désir de fuir, de partir sur locéan. Sur cette île, les gens " sont des terriens enfermés la semaine durant entre des murs de plâtre, cloués aux banquettes, attachés aux comptoirs, rivés aux bureaux. ". Comme Poe et Céline, il naime pas la ville et sétonne " Ny a-t il plus de prairies pour eux ? ". Les masses sont à létroit et avancent " vers leau comme si elles voulaient plonger ". Cette claustrophobie atteint son paroxysme dans le New York souterrain des toiles de George Tooker. Dans un tableau intitulé Subway, on voit sur le visage des usagers du métro une angoisse mêlée dabêtissement dans le lacis géométrique et aliénant de la technologie. Il ne fait pas bon être New-yorkais, lamerican way of life est finalement dune platitude accablante ; dans le gigantisme de la ville, lindividu nest plus rien, il ne communique plus comme un Babylonien moderne
Sources :
New York, Guide Galimard.
Time, December 31, 2001/ January 7, 2002
New York, un port et sa région de F.J Gay
Quid 2000
Le Monde/ mardi 18 septembre 2001